Du temps dans les livres d'Anne Herbauts

Publié le 9 juin 2020 Mis à jour le 22 juin 2020
Page de couverture l'Histoire du géant entre enfant et adulte

Cécile Boulaire fait le lien entre ce questionnement esthétique assumé et le fait qu'Anne Herbauts n’adresse pas particulièrement ses livres à des enfants. Ne supposant pas l’immaturité chez certains de ses destinataires, elle ne se limite ni dans l’expression textuelle ou plastique ni dans l’expression de son inquiétude créatrice.

« En livre jeunesse on me demande souvent : est-ce-que vous pensez à l’âge des lecteurs ? Je crois que, quand l’éditeur propose une tranche d’âge trop restreinte, ça peut abîmer le livre, ça peut l’interdire. […] Je trouve intéressant les livres avec plusieurs niveaux d’âges, on peut se promener en tant qu’adulte ou en tant qu’enfant dans le livre. »

On peut penser ici à Theferless, à l’Histoire du Géant, ou à Sous la montagne, longs textes à la forme de contes, qui ne déploient pas tous leurs replis à une lecture littérale.

Cette indétermination, cette recherche permanente de sa voie d’artiste donnent aux livres d’Anne Herbauts une réputation de difficulté. Elle est « du côté des questions plus que des réponses, de la face cachée et nocturne des choses plutôt que du côté de la lumière éclatante des certitudes. » dit Cécile Boulaire. Mais finalement, n’est-ce pas très proche du tâtonnement des enfants dans la découverte du monde ? Adultes et enfants peuvent se retrouver dans l’exploration de l’indicible, du « difficilement verbalisable », de « la jubilation sensuelle » au-delà ou en deçà des mots, et les partager. Adultes et enfants peuvent se laisser porter par des histoires qui« progressent par association : de traits, de mots, de l’un à l’autre. »

Pour Anne Herbauts, penser au lecteur, ce n’est pas penser à son âge ou à ses compétences de lecture, mais à l’objet livre qui le fera « tomber […] dans le terrier » grâce à son papier, ses pliures, et au rythme de ses mots et de ses images, comme elle le dit à Frédérique Dolphijn lors de leur entretien.
 
illustration Anne Herbauts entre texte et image
« Je n’ai pas choisi d’être auteur-illustrateur. J’ai fait ces études parce que le rapport texte-image me bouleversait tellement que je n’ai pas pu faire autrement qu’avancer par là ».

L’art d’Anne Herbauts est double, son attention aux mots est la même que son attention aux images, les uns ne priment pas sur les autres, ni dans l’élan créatif, ni dans le livre final. Au contraire, ils s’enrichissent et se répondent sans cesse.

On peut penser à l’album Les moindres petites choses, dont les pages se déplient pour donner à voir des choses absentes du texte.

« Le livre prend corps quand je prends les premières notes. Parfois c’est du texte, mais j’ai déjà des pensées images. J’en arrive souvent à prendre des notes écrites pour dire les images dans mes brouillons. Le format vient assez vite et je ne peux attaquer l’image physique, l’art plastique, que quand j’ai fait le chemin de fer. »

- Ici le souvenir de ce que nous disaient Germano Zullo et Albertine, venus nous rendre visite en janvier dernier : avant même d’écrire le texte des albums, en même temps qu’il fait le chemin de fer d’un livre, Germano écrit les images qu’Albertine dessinera, puis une image d’elle fait naître un texte.

L’égale importance des images et du texte dans la création donne à Anne Herbauts une grande liberté vis-à-vis de la narration, comme le souligne Cécile Boulaire. C’est le dialogue texte-image qui fait sens, elle peut être poète et artisan, « explorer le faire et composer des albums qui ne sont pas des récits : albums-jeux, albums-litanies, albums-questions, album-déclaration. »

Elle peut être peintre plutôt qu’illustratrice, ne pas « bien dessiner », sans contours, se contenter d’ébauches, utiliser des demi-teintes, découper, coller, déborder.
Elle peut être poète plutôt que narratrice, « faire buter sur certains mots pour les revoir de façon nouvelle», bégayer, répéter, proposer des assonances.

« Les ciseaux opèrent, dans le visible, le même découpage que le mot dans le dicible », dit Cécile Boulaire : Anne Herbauts fait apparaître l’invisible, en laissant autour de ses mots et de ses images autant de sens qu’ils n’en enferment dans leurs limites.

Le lecteur est libre de faire son chemin sur la moraine, de cairn en cairn, il peut être surpris s’il regarde dans le fossé, ou au fond de l’eau, Anne Herbauts ne lui montre pas de but à atteindre, pour reprendre l’image qu’elle propose à la fin de son entretien avec Frédérique Dolphijn.

Anne Herbauts est très claire là-dessus : elle ne veut pas « transmettre », elle veut juste « écrire ». « C’est pour ça que j’aime bien les mots avec une image ! Parce que je peux déstabiliser de façon efficace ! C’est une méthode plus rapide que le romancier ! »
 
entre écriture et réalité

Faire apparaître l’invisible, faire entendre l’indicible, faire exister une autre réalité en se jouant des bords, des frontières, c’est le projet d’Anne Herbauts.

Frédérique Dolphijn lui propose des mots à piocher qui servent d’appui à l’entretien. Ce jeu donne à l’auteur l’occasion de montrer à quel point elle est attentive aux mots, au-delà même de leur sens ou de leur étymologie. Elle réagit souvent à leurs sonorités, elle cherche des rimes, des onomatopées, des assonances, elle entre dans leur épaisseur, et leur donne une réalité d’objets. Elle parle du « rugueux », de la « caillasse » de la vie qu’elle veut faire sentir ou entendre.

« à force de prendre des mots qui sont beaux, qui ont une valeur certaine… il faut faire de méchantes assonances pour avoir du super concret. Écrire aussi avec la maladresse. »

Même dans un dessin mignon, comme celui de Matin minet, Anne Herbauts glisse du brut, pour faire exister l’image pour elle-même, « une matière sans sens » : « il y a une forêt et je me laisse des espaces sauvages ».

Elle dit ne pas chercher l’étonnement, dans les livres, ceux qu’elle lit ou ceux qu’elle fabrique. L’étonnement est pour elle « un truc très pointu », le surgissement du jamais vu, alors qu’un livre est une « bulle temps », un « déroulement » qui propose plutôt « une percée », avec des ramifications qui réactivent des sensations, des plaisirs et qui sollicitent la pensée, la mémoire du lecteur.

Le livre est un moyen de faire apparaître le temps, il faut du temps pour le lire et il inscrit le lecteur dans le temps de ses souvenirs ou de son imaginaire.

« Quand on ouvre un livre, on crée un espace temps et lecture qui est hors de tout, qui est infini. »

Avant cette analyse de ce que les livres font au temps, Anne Herbauts a choisi la thématique du temps dans beaucoup de ses narrations : son premier album important s’intitule Que fait la lune, la nuit ?, puis il y a L’heure vide, L’arbre merveilleux, Lundi, qui parle du temps qu’on cherche à nommer et de sa fuite, … « J’ai choisi le thème du temps depuis que j’ai commencé à écrire. Ça s’est inscrit, ça s’est imposé. Et après j’ai découvert que le livre c’est du temps aussi. » ;« un livre, c’est juste un déroulement de temps pour arriver à parler du temps ».

C’est ce qui a fait de cette relecture des albums d’Anne Herbauts pendant le confinement – à l’intérieur de soi, dans un temps à la circularité nouvelle, qu’il fallait habiter chacun à sa façon - une évidence, et un réconfort.
 
page de couverture "Les moindres petites choses" dans le pli de la page

Mais ce qui est déterminant pour moi, ce qui me fait choisir Anne Herbauts, c’est son goût pour le livre comme objet et son exploration de toutes ses limites, jamais gratuite, toujours pour apporter du sens.

« Mon centre c’est le livre. Chaque projet est pensé pour un support. »
Comme le fait remarquer Manuelle Duszynski dans son article « Le livre-objet ou l'invention de la lecture : l'exemple d'Anne Herbauts » , Anne Herbauts suit les traces de Bruno Munari ou Katsumi Komagata, mais elle va plus loin : « elle crée des livres qui amènent le lecteur à considérer l’objet qu’il tient entre les mains pour ce que la forme de l’objet apporte au contenu sémantique ».

Manuelle Duszynski souligne aussi l’attention d’Anne Herbauts à la relation physique entre le livre et le corps du lecteur. Le livre est tenu, manipulé, touché de façons différentes selon ce qu’il montre ou dit.

Le format du livre joue un rôle : grand, petit, carré, italien, leporello, toujours en cohérence avec la thématique et en relation avec la posture du lecteur livre en main. Par exemple, Sans début ni fin prend la forme circulaire d’un leporello. Les moindres petites choses est un livre à doubles pages à déployer, qui donnent à voir des panoramas où le regard peut naviguer et chercher les petites choses évoquées ou absentes du texte.Comme le rappelle Manuelle Duszynski au sujet de cet album, Anne Herbauts « [voulait] que le livre nous déborde des mains, que le lecteur s’en trouve encombré ».

La matière et l’épaisseur du livre sont choisies pour faire entrer le lecteur dans l’histoire par le toucher : Toc toc toc est un album de carton en forme de maison sur les pages duquel le lecteur est invité à toquer. Manuelle Duszynskicite cite Sophie Van der Linden pour souligner que le grammage décroissant des pages de Lundi donne « la sensation tactile de la disparition » du personnage. De quelle couleur est le vent ?, dont le héros est aveugle, et qui porte une inscription en braille sur la couverture, propose au toucher des reliefs embossés.

Toujours dans Lundi, l’album est ramené à sa définition première de « support blanc » quand la mort du personnage le fait disparaître de la page, rendue à sa blancheur virginale.

Le goût d’Anne Herbauts pour la fabrication, pour l’artisanat, la rend sensible, au-delà du format et de la qualité ou la couleur du papier, à la façon dont le livre tient ensemble, à ses plis, à ses coutures, à ses tranches. Et là encore, elle trouve à en jouer pour rendre la lecture plus totale.

Elle dit à la fois : « on dit toujours que quand on peint une image pour un livre, il faut faire attention à la couture qui est dans le pli. Il ne faut pas mettre de détail important dans le pli parce qu’il va être un peu mangé par la couture et l’ombre du pli. » et« La couture est une espèce de refuge dans le livre. C’est là que le livre s’accroche, c’est la colonne vertébrale du livre. »

Elle place dans la couture le personnage de l’Heure vide qui veut se cacher.

Aux personnages et aux images la couture comme gouffre, aux lecteurs la tranche, l’arête de la page comme basculement vers l’inexploré. Le lecteur ne sait jamais s’il va retrouver le déjà connu, comme le développement d’un motif sonore ou graphique, ou plonger dans un inconnu en rupture.

« La lecture c’est le passage d’une page à l’autre, tout se joue sur la tranche, sur le bord. »

Anne Herbauts fait le rapprochement entre la lecture - le passage d’une page à l’autre, ou le passage du texte à l’image et les béances vues entre les deux-, et le raccord entre deux lés de papier peint : on voit d’autant mieux le raccord qu’on est entrés dans le papier peint, que le trompe-l’œil nous a happés. De même on sent qu’on tourne la page, on a conscience de mêler la lecture d’un texte et d’une image et en même temps on est emporté par ce qui est raconté. Le plaisir réside à la fois dans ce qu’on lit, et dans la conscience de le lire. La manifestation de l’artifice rend l’œuvre fascinante.

C’est la magie de la limite qui intéresse Anne Herbauts en tant qu’artiste. Elle prend pour thèmes l’expression de la perte, de l’absence, du passage du temps et de la disparition, « autant de choses sur lesquelles il est difficile de mettre des mots », comme elle le dit elle-même.
Elle « tente de s’expliquer à elle-même pourquoi elle fait des livres » en cherchant les limites du « langage et [de] l’image, mais aussi [du] livre, avec son espace et sa matérialité »,résume Cécile Boulaire. Manuelle Duszynski dit la même chose : « chaque proposition de cette créatrice sonne comme une question posée à l’album dans sa triple matérialité (matérialité de l’objet-livre, matérialité de l’image, matérialité des mots), question posée à ses limites et aux limites de la figuration. »

Dans son entretien avec Frédérique Dolphijn, Anne Herbauts parle plusieurs fois de la haie où plonger la tête pour «ne pas rester au milieu du jardin, dans son connu, au risque de s’ennuyer, de se répéter. Il faut se frotter à la haie, aller dans la haie. » Comme Alice, dont elle a illustré la traduction par sa sœur Isabelle, chez Casterman, en 2002, elle suit le lapin pour tomber dans le terrier et nous entraîne à sa suite.


Les titres d'Anne Herbaut dans les Bibliothèques de l'Inspé de Toulouse

 
Bibliographie